Il y a 20 ans, le Canada pensait acheter des sous-marins Français

  • Dernière mise à jour le 10 septembre 2007.

L’un s’appelait le Rubis, son rival était le Trafalgar. Le premier était un sous-marin Français, le second était Britannique. Aucune des 2 classes de sous-marins ne défend aujourd’hui la souveraineté du Canada sur le Grand Nord. Pourtant, il y a quelques 18 ans, Ottawa avait presque décidé d’acheter une douzaine de ces SNA pour défendre ses revendications sur les eaux et le sous-sol de ces vastes territoires Arctiques.

Aujourd’hui, les Européens restent bouche bée lorsque la presse de 5 pays revendique "notre" fond marin de l’Arctique, riche en énergie et en minéreaux. Ils gloussent lorsqu’un drapeau Russe d’un mètre de haut en titane planté au fond de l’océan déclenche la panique de notre actuel premier ministre et le pousse à aller vers le nord quand notre souveraineté se trouve au sud. Ils s’émerveillent de sa seule réponse : quelques patrouilleurs côtiers, avec quelques années de retard, de modestes bases militaires et navales, et une milice de "Rangers" Inuits amateurs.

Une nouvelle fois, le Canada défend le Nord avec des mots, des symboles et des demi-réformes que l’on doit attendre longtemps. Il abandonne toute présence effective sur "son" fond marin Arctique où repose les richesses. Seuls des sous-marins nucléaires peuvent patrouiller là sous la glace : cet été, le HMCS Corner Brook, un sous-marin diesel d’occasion, est allé dans le nord mais n’a pas pû aller loin sous la glace.

Ces derniers jours, je me suis entretenu avec 2 joueurs clé dans la débacle des sous-marins nucléaires à la fin des années 80. L’un Canadien, l’autre Français. Tous les 2 sont d’accord sur le fait qu’en renonçant à des sous-marins nucléaires, le Canada a raté plus que le sous-marin. Il a raté, probablement pour toujours, sa chance d’exercer la souveraineté sur l’Arctique qu’il revendique.

Mon premier témoin était Perrin Beatty, le ministre de la défense de Brian Mulroney (1986-89). Beatty regrette l’"occasion perdue" des sous-marins nucléaires. "Maintenant nous devons rattraper notre retard," dit-il. Dans un discours de 1988 présentant son Livre Blanc sur la Défense, Beatty expliquait que "les événements de l’année passée (le délabrement du Bloc Soviétique) ont permis de confirmer à la fois la faisabilité et les avantages de disposer d’une petite flotte de sous-marins à propulsion nucléaire ... ils permettront — pour la première fois — à la Marine du Canada de participer à la défense de l’Arctique".

Les responsables militaires et diplomatiques Américains se sont battus pour que le Canada ne reçoive pas la technologie sous-marine Américaine. Malgré l’intimité entre Mulroney et Reagan, ils n’ont jamais accepté la souveraineté du Canada sur les eaux de l’Arctique. Et ils pensaient que les Canadiens étaient trop primitifs pour gérer la propulsion nucléaire.

Les Conservateurs ont organisé une compétition entre les propositions Française et Britannique. Mais la pression du public, en particulier des sondages effrayants, les ont convaincu que des sous-marins "nucléaires" les feraient passer pour des bellicistes. Avec une élection qui approchait, ils ont abandonné le projet tout entier. Cela a enchanté nos rivaux sur l’Arctique, en particulier les Etats-Unis. Cela a ravi la communauté pacifiste anti-militairiste du Canada. Mais cela a laissé le fond de l’océan du Canada ouvert à des patrouilles sous la glace effectuées tout au long de l’année par les Etats-Unis et la Russie — et, en théorie, la Grande-Bretagne et la France.

Mon second témoin, François Bujon de l’Estang, était l’ambassadeur de France au Canada (1989-91) au plus fort du débat sur les sous-marins, puis ambassadeur à Washington. Il remarque que dans la compétition entre le Rubis et le Trafalgar, la Marine du Canada avait choisi le Rubis malgré l’opposition acerbe du Royaume-Uni et des Etats-Unis. La France proposait sa technologie "sans aucune restriction," alors que les Etats-Unis (propriétaire des technologies du Trafalgar) ne céderait rien.

Après un débat public de 3 ans, Mulroney a coulé les sous-marins pour des raisons "budgétaires". "Bien qu’il n’y ait pas de preuves directes," déclare aujourd’hui Bujon de l’Estang, "j’ai toujours été convaincu que les pressions de Washington avaient lourdement pesé là-dessus, et qu’elles ont été probablement décisives. La vérité est que les Etats-Unis ne voulaient pas (et ne veulent toujours pas) que le Canada soit capable de protéger son propre territoire, en particulier l’Arctique. (C’est pourquoi) ils ont refusé de permettre le transfert des technologies du Trafalgar (propriété des Américains). ... Avec les prétentions de la Russie," ajoute-t-il, "c’est singulièrement opportun ... Les sous-marins manquent certainement au Canada depuis la décision du gouvernement Conservateur de 1990-91."

Le comble de l’ironie ? Une alliance d’occasion entre des Etats-Unis déterminés à empêcher le Canada d’exercer sa souveraineté sur le Grand Nord et des nationalistes Canadiens, penchant à gauche et anti-nucléaires. Ces derniers ont troublé le débat en rabachant les mots "sous-marins nucléaires," comme s’ils avaient des armes nucléaires et non une propulsion nucléaire. Au final, nos "nationalistes" ont gagné le débat ... et aider à ce que le Canada le perde. C’est Washington, et non Ottawa, qui contrôle toujours notre Arctique, en envoyant de façon éhontée des sous-marins à propulsion nucléaire dans un Passage du Nord-Ouest recouvert de glace que le Canada lui-même ne peut utiliser. Ou même surveiller — ce qui est le strict minimum pour soutenir une revendication de souveraineté.

Nos principaux rivaux lancent maintenant de grands efforts pour explorer, et plus tard revendiquer, les maillons de la chaine sous-marine Lomonosov — une clé de 1.800 km de long vers les profondeurs énormes de l’Arctique. Les Etats-Unis et la Russie envoyent des missions sous-marines pour explorer et cartographier la zone. Ils présenteront leurs preuves devant le Tribunal International du Droit de la Mer des Nations Unies.

Combien vaut la souveraineté ? Est-ce une question qu’on pourrait seulement imaginer poser à un expert Français dans les questions de souveraineté, Charles de Gaulle ? Beatty résume le choix du Canada en citant l’ancien amiral Canadien Charles Thomas : "Vous avez la souveraineté que vous êtes prêts à payer."

Combien sommes-nous prêts à parier ?

Se dupant lui-même, mais pas le monde, le Canada espère encore défendre son vaste et contesté Arctique avec des petits gestes, des mots forts et peu de changement.

Source : Ottawa Citizen (Canada)