Le 20 aout dernier, un ancien sous-marinier australien, devenu assistant d’un homme politique influent, photocopiait des milliers de documents confidentiels sur les sous-marins Scorpène indiens. Un peu plus d’une semaine plus tard, les détails de la fuite éclataient en première page d’un quotidien, déclenchant la fureur des pays concernés. En Australie, où DCNS venait de remporter un contrat pour construire les futurs sous-marins, certains se demandaient si le programme était confié en de bonnes mains.

L’homme qui a déclenché la tempête est Rex Patrick, conseiller du puissant sénateur d’Australie-Méridionale Nick Xenophon. Le faiseur de roi du Sénat savait ce que faisait son assistant et l’a soutenu.

La fuite concernait des milliers de pages d’informations confidentielles sur les sous-marins Scorpène, leur sonar, leur signature acoustique et le système de combat. Les documents avaient été emportés depuis Paris en 2011 par un sous-traitant avant d’arriver en Australie grâce à M. Patrick.

Les journalistes australiens ont aussi découvert que M. Patrick avait essayé d’informer le ministère australien de la défense en 2013. Mais l’officier auquel il a parlé n’a pas réagi. Il semble que M. Patrick aurait parlé à cet officier pendant 5 minutes dans un bureau du Parlement, et lui aurait même montré certains des documents.

Pendant 3 ans, ni Paris, ni New Delhi, n’ont eu connaissance de la fuite des 22.000 pages de documents, jusqu’à ce que The Australian publie l’information.

M. Patrick n’a pas remis les 22.000 pages de document au journal, mais l’a informé de leur existence et lui a remis quelques pages caviardées pour prouver l’existence de la fuite.

Selon les méta-données d’un des documents publiés sur le site du journal, le nom d’utilisateur du créateur du document est "patrickr". Elles montrent aussi que les documents ont été envoyés depuis un bureau d’Adelaide, qui serait la permanence électorale du sénateur.

Le lendemain, le sénateur Xenophon demandait au gouvernement australien de suspendre les négociations avec DCNS.

Les documents auraient été emportés de DCNS en 2011 par un ancien officier de la marine nationale, travaillant comme sous-traitant de DCNS. Lui et un de ses collègues auraient été embauchés par Quantum Ark Technologies, une société de Kuala-Lumpur, pour former la marine malaisienne.

Mais les 2 français se seraient fâchés avec son propriétaire. L’accès des bureaux leur aurait été interdit, les empêchant de récupérer leurs affaires, y compris les dossiers Scorpene.

Ce sont eux qui seront la cible principale de l’enquête française et qui pourraient être poursuivi. On ignore où ils se trouvent. On ignore ce que Quantum Ark Technologies savait. La société a refusé de faire une déclaration.

M. Patrick a reçu le contrat de formation de Quantum Ark Technologies en 2013, occupant le bureau des 2 français, et a reçu un disque avec les fichiers confidentiels.

Il savait qu’il avait des documents volés. Pourtant, il n’a pas essayé d’alerter DCNS ou de lui restituer les documents. Travaillant alors pour le ministre de la défense de « l’ombre », David Johnston, M. Patrick a informé un officier en visite au bureau parlementaire du sénateur Johnston des documents. M. Patrick n’a pas semble-t-il pas été assez clair pour convaincre l’officier, qui ne travaillait pas sur le programme des futurs sous-marins, de l’importance des documents.

Il semble que l’officier n’ait parlé de ces documents à la marine qu’après la diffusion de l’article en aout.

On ignore pourquoi M. Patrick n’a pas poursuivi ses conversations avec la défense, ni pourquoi, au lieu de s’adresser de façon anonyme à des journalistes, il n’a pas demandé au sénateur de dévoiler publiquement les preuves que le partenaire de l’Australie avait connu des problèmes de sécurité dans le passé. Le sénateur a refusé de répondre à ces questions.

La question est de savoir si d’autres forces ont été à l’œuvre pour miner DCNS. Les autorités françaises penseraient que d’autres intérêts ont exercé leur influence. Le PDG de DCNS, Hervé Guillou, a laissé entendre que des rivaux auraient participé, qualifiant la fuite de « guerre économique ».

Plusieurs sources ont indiqué que TKMS, le rival malheureux de DCNS pour les sous-marins australiens, mène sa propre enquête.

Il est intriguant de constater que les méta-données d’un des fichiers PDF créés par M. Patrick sur une imprimante Konica Minolta à Adelaide montrent que, peu après, il a été modifié en Europe avant d’être renvoyé en Australie. Le fuseau horaire est GMT+2, celui qui prévaut l’été en France et en Allemagne.

M. Patrick ne fait actuellement l’objet d’aucune enquête de la part des autorités australiennes. Il aurait conservé ses habilitations de sécurité auprès du ministère de la défense, pour lequel il est un sous-traitant et un réserviste de la marine.

Référence :

Sydney Morning Herald (Australie)